Les Cazalès
                                                           Laurent Lafargeas, 1981

 
   
 
 
 
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Les Cazalès

 

 

 

" Toute panique se maîtrise ; excepté peut-être celle

que l’on s’invente. Là, nous dirions que notre

nature imbécile n’est point conçue pour épouser

l’accalmie. "

 

 

 

 

Beaucoup de personnes honnêtes, beaucoup de calmes citoyens peuvent devenir criminels. De cela, vouloir en dresser l’inventaire des causes et des raisons serait une perte de temps manifeste. Même en écrivant très petit, ce dit inventaire se libellerait étendu sur plusieurs gros volumes, interminables et parfois soporifiques puisque souvent répétitifs. Le désir de tuer, nous l’avons tous. Moi, tout autant que les autres ! Du moins, c’est ce que j’ai toujours pensé. Cependant, le passage à l’acte ne présente malheureusement pas toujours la même aisance.

Il nous faut une raison, c’est également entendu, aussi une victime, c’est indispensable ; surtout il nous faut du cran, du sang froid ! Le spectre de la cour d’assise ne doit pas nous apparaître insignifiant ; il doit guider autant les motifs du crime que la perfection de ce dit crime.

 

Ici, j’entends par perfection, les soins avec lesquels nous devons nous employer à ne pas négliger la procédure de l’acte pas plus du reste que le camouflage de l’acte.

De tout, tout, tout, il faut le faire bien, ne serait-ce que pour ne pas être inquiété au-delà du meurtre accompli, ne serait-ce que pour garder l‘accalmie nécessaire afin de pouvoir recommencer.

Cela demeure ma primeur conception du fait !

Le problème du choix de la victime reste assez ambigu, je vous l’accorde. Notons là, qu’il reste tout à fait en dehors de mes convictions de tuer sans raison. Le meurtre gratuit d’ailleurs s’écarte de toute noblesse reliant celle dudit acte au parfait criminel ; j’entends celui dont je m’apprêtais à devenir. Il est vrai, vous me direz, que la République française, des meurtres gratuits comme l’exécution d’André Chénier ou celle de Marie Olympe de Gouges, elle ne s’en priva guère. Mais, de ces tueries sommaires,  moi, je devais complètement me l’interdire.

Et, n’allez pas croire que cette supposée noblesse - la non moins assortie de perversité - me rende exempt de toutes sensibilités. De ces dernières, j’en ai hélas plus qu’à revendre, et lorsque je tente d’approfondir l’origine des liens soudant l’amour que je voue à mon prochain avec la haine qui me dicte sans cesse l’horripilant contraire, je vous l’accorde encore, je dois reconnaître évoluer dans une sombre nébuleuse spirituelle à peine définissable, autant pour le commun des mortels que pour moi-même, perpétuellement en risque du pire destin. Bref !, disons ici, que mon personnage reste le moins représentatif de ceux qui s’accommodent au mieux d’amicales saluts de la part de son voisin, du genre : " ça va ?…, oui !, bah faut que ça aille bien ! ".

Voyez-vous, disons que je me range fort aisément du côté des éminentes structures individuelles victimes de leurs exigences quant au mépris de la nullité. Entendez ici, mes premiers aveux : je hais, la race humaine, parfois sans toujours trop savoir pourquoi.

Alors, pour différer quelques peu la noirceur de mon caractère précédemment évoquer, j’alternerai, ceci pour votre repos quant à la considération que vous serez susceptible de m’attribuer sans mérite, voire avec regrets, j’alternerai donc en vous parlant ici de la banlieue qui m’a vu naître et à laquelle je serais tenté d’exiger une reconnaissance de la part de ses murs ; ceux qui garderont à jamais l’empreinte de mon court passage sur terre. Ce passage que je considère comme primordial au bien de l’humanité en général, et depuis ses débuts. Voyez et constatez encore, à votre faible guise, les paroles d’un vil prétentieux ; celui que je suis sans conteste mais que jamais je n’aurais l’indélicatesse d’amoindrir, ne serait-ce qu’une seule seconde. Au hasard de cette banlieue donc – Nogent, Le Perreux -, je découvre dans un premier temps ma victime ; un nommé Norbert Dubuisson. Un ennemi d’école primaire qui me maîtrisa, à plusieurs reprises, dans la cour de récréation, jusqu’à me coller une raclée sous le préau. C’était en 1969 ; j’avais alors une relative notoriété tant auprès de mes camarades que des autres élèves de la classe, ainsi même sur l’ensemble de l’établissement, et ce type m’humilia ce jour devant au moins trente pairs d’yeux, et ceci de sa simple hégémonie physique. Il avait alors  quelques dix huit mois de plus que la terreur de ma personne.

A cette époque j’avais juré vengeance. Là, je retrouvais mon coupable ! Occasion rêvée de me satisfaire doublement ; premièrement pour ladite vengeance, certes retardataire, et deuxièmement pour mon nouveau stimulant dessein : celui d’occire un non innocent quidam à la base de mon plan.

Je le repère, je le repère deux fois et ce fut hélas, une  trop maladroite façon de repérer quelqu’un car, il m’adressa la parole, parole amicale de surcroît, durant l'émission de  laquelle aucune mention ne fut soulevée de nos friteries d’antan, et où je fus niais à ne jamais trahir ma détermination d’homicide. Ce qui ne facilita rien pour la suite de mon programme, lui ayant préalablement opté pour l’effet de surprise. Enfin, je mis au point une stratégie des lieux, des heures et des jours, ceci par fin espionnage, et je décidais ensuite le moment où j’allais frapper.

Avec quoi ?, fut la dernière question liée à l’ensemble du projet. Ayant donc choisi le lieu idéalement isolé autant des vues que des ententes, mon vieux P08 9mm de fabrication gravée 1912 sur le haut de la culasse fut donc l’objet de mon choix. Muni alors d’un silencieux aurait été préférable, mais au-delà de maintes et mûres réflexions, à défaut de le confectionner moi-même, je décidais de m’abstenir de ce complément d’objet me conduisant à la rencontre inévitable de certaines diverses âmes pouvant autant devenir suspicieuses que délatrices.

 

Après tout, là où j’avais décidé d’agir – disons au fond d’une impasse cernée de terrains nus d’une part et d’une casse automobile d’autre part –, un seul coup de feu bien dirigé aurait assurément été sans alarme .

Cette impasse, voyez donc, était située proche du parcours quotidien de ma victime ; voyez celui que mon homme empruntait le soir pour gagner son domicile.

L’endroit où j’avais échafaudé d’ensevelir le corps pour diluer par le temps et autres éléments naturels les indices de mon larcin se trouvait miraculeusement accessible par le terme de ladite impasse. Là, derrière un grillage mutilé à souhait, s’étendait encore une surface non construite et riches de feuillages et d’angles désertés. Je vous passe les raffinements usités afin de me protéger du meilleur alibi ainsi que l’étude des détails matériels nécessaires, et, le jour " J " arriva des plus sereinement et des plus garanti de ma tactique mûrement étayée, vous pouvez me croire. La scène se déroula donc presque exactement comme je l’avais orchestré  ; pas une anicroche !, sauf, peut-être, que mon intention de base avait été celle de multiplier ma jouissance en précisant à mon souffre douleur qu’il demeurait l’objet pauvre de cette vengeance invectivée plusieurs années auparavant. Entièrement, ma vanité aurait alors été satisfaite ! Devrais-je avouer que cette vengeance, au fond de moi, me parut totalement obsolète puisque elle s’abstint complètement de s’exhiber au moment de l’acte ? Cependant je regrette cette carence verbale car, si tout est calculé, tout doit respecter son calcul ; sinon c’est la faillite ! N’est-il pas ?…

Bref !, pour le reste, il en fut exactement comme je l’avais longuement organisé dans mon esprit. Je le rencontrais, quasi comme je l’avais déjà croisé auparavant un peu plus loin ; je dissertais à ses côtés sur un trajet identique au sien ( j’avais soigneusement étudié la distance indispensable à l’entretien prompt à suggérer l’invitation amicale) puis, ayant atteint mon lieu fatidique – fatidique pour lui -, je m’employais à un autre mensonge de mon piège pour lui solliciter un léger détour afin qu’il puisse admirer, disais-je, ne serait-ce que la façade de la maison que je venais de faire construire récemment et, il est vrai, non loin de ces très enviés bords de Marne.

Dubuisson, un instant estima la courte longueur de l’impasse et ne sut que dire pour contrarier mon insistance au mieux déguisée d’amitié.

 

Mon guêpier fonctionnait donc à merveille . Dois-je ici reconnaître également que ce fut la raison me dictant le moins l’hésitation par la suite ?

Probablement mais, enjoué de mes présentes réussites, quelques éphémères regrets vinrent assombrirent ma détermination. Je vous rassure tout de suite, rien de cela ne put me faire annuler mon délit ni même m’enjoindre la clémence déjà forte absente de ma conception génétique. Donc, au plus profond de l’impasse inhabitée, je l’abattis sans l’ombre d’une dérogation à mes plans, mais hélas sans y avoir ajouté le commentaire indispensable à l’euphorie de l’action.

Il reçut, dis-je, une balle en plein buste, et du 9mm de surcroît .

Rapidement, je traînais son cadavre de l’autre côté du grillage mutilé, puis, à l’aide d’une forte acérée fine arme blanche, je m’employais à extraire le projectile susceptible d’identifier sa provenance. Cette opération ne fut pas, ni la plus courte, ni la moins sale ! Dissimuler le bonhomme constituait la dernière partie de mon planning. Le déplaçant alors un peu plus loin, entre deux denses épineux où j’avais préalablement préparé le terrain – un sol meule et phytogène au mieux -, j’achevais ainsi l’ensemble de mon sinistre homicide clandestin en replaçant les quelques feuilles mortes bousculées de notre passage.

Jusqu’ici tout se déroulait comme j’en avais défini les paramètres du scénario, mais à l’instant où j’observais, un peu éloigné, l’aspect général de la sépulture de Dubuisson, mon œil gauche rencontra un autre œil assombri par le carreau de la fenêtre derrière laquelle il se trouvait.

La veille, je m’étais pourtant bien assuré que cette proche bâtisse, dont j’avais omis de vous mentionner, demeurait inoccupée. Sa façade donnant sur une autre rue, se composait de volets éternellement clos autant que d’épaisses lianes, ronces et autres végétaux obstruant complètement l’accès au portail extérieur, lui recouvert de chaînes cadenassées. Tous les symptômes évoqués présentaient ici le caractère d’un pavillon totalement abandonné et oeuvrant seul à son autodestruction. A l’arrière – face au jardin de mes larcins -, cette remarque se confirmait plus notoire puisque nombre de vitres se trouvaient brisées, et une vaste partie de la toiture visible se trouvait colmatée d’une bâche verdie par plusieurs rudes saisons.

 

Quelle poisse !… Quelqu’un logeait ici et venait assurément de constater une bonne séquence de mes activités macabres.

Mes premières réflexions sur ce constat furent promptement orientées sur la conclusion suivante : je suis foutu !…

Comme un gosse dans l’attente d’une punition mérité, immobile, j’inclinais niaisement ma tête vers le sol, puis je la relevais pour désagréablement me rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’une vision. Un type se mouvait bel et bien à l’étage de cette baraque.

Enfin, quoiqu’il en soit, il demeurait évident que la situation n’avait pas l’aptitude requise à faire une nouvelle connaissance. Filer, restait la résolution la mieux adaptée pour l’heure. Ce que je fis bien entendu, et sans laisser d’adresse.

Par la suite, j’aurais pu supposer mille options apaisantes, par exemple et tout simplement que mon indésirable spectateur fut myope, qu’il n’ait remarqué seulement ma présence et non le reste, ou encore qu’il ne soit que de passage dans cette maison, au mieux qu’il s’y trouvait par effraction, mais ma nature bileuse en exigeait plus que cela pour s’estomper et, profilant l’avenir au plus noir, je dus reconnaître son évidence afin d’en extraire les inédites prises de conscience à matérialiser dans l’urgence.

Si ce non fortuit témoin assista à l’intégrale de la scène, et si sa présence sur les lieux précités n’avait rien d’illégale, il est clair qu’il se dirige déjà vers le commissariat. Dubuisson sera donc ainsi rapidement exhumé et mon signalement parfaitement diffusé. Par contre, si cet œil indiscret ne se rappelle que de mon jardinage, voire moins que cela, le cadavre lui, ne pouvant être découvert que plus tard par l’indiscrétion d’un chien errant ou même par des recherches minutieuses, ne saurait alors que différer le début de l’enquête et, par là, diluer la certitude des témoignages.

Après tout, je ne dois certainement pas être le seul à rôder ou simplement à traverser ce terrain en friche.

Aussi, compte tenu que j’avais opéré ganté, les preuves assorties à mon inculpation ne pouvaient que demeurer fort minces. Maintenant, au regard de cette seconde hypothèse, il conviendrait de l’étayer davantage en déplaçant le défunt vers une autre fosse n’ayant plus une once de rapprochement avec l’éventuel rapport de mon espion. Ainsi, il m’aurait aperçu, certes un jour à l’est du terrain, hors que feu Norbert Dubuisson sera déterré à l’ouest de ce même terrain.

 

Egalement, parfaire à cette précaution non mal pensée nécessitait de ne pas lambiner, par conséquent, ce fut durant la nuit même du meurtre que j’entrepris ce déménagement funéraire.

L’immédiate bonne nouvelle, c’est que l’ambiance des lieux n’avait en rien été modifiée. Je veux dire qu’aucun véhicule de la police nationale ne stationnait à proximité. Pour l’heure, cette heureuse absence confirmait ma plus sereine deuxième hypothèse.

Un instant, j’admirais mes propres facultés de déduction tout autant que la totale dextérité avec laquelle je m’apprêtais à entreprendre mon transfert de corps. Hélas, ce dernier cité ne reposait plus à la place que je lui avait choisi. Difficile à concevoir, vous l’admettrez !

A présent, l’affaire devenait kafkaïenne au plus insupportable.

Impossible que la police eut aussi vite ramassé la victime ; impossible non plus qu’elle eut achevé son relevé d’indices en si peu d’heures. Un je ne sais qui où je ne sais quoi m’avait ravi mon cadavre, et de surcroît sans recombler la fosse.

Là, mon désarroi revêtit une toute autre ampleur. N’aurais-je que blessé Dubuisson ? Serait-ce lui qui se serait alors exhumé lui-même ?… Impossible encore !, surtout avec le découpage que j’avais pratiqué sur sa personne au-delà de son exécution.

Comme je vous l’ai signalé, si certaines âmes jouissent de leurs compétences à ne jamais s’alarmer ou à relier aisément la fatalité à laquelle ils accordent trop de crédit, pour ma part, cette avarie, dardée d’un mystère, ne fut pas le somnifère idéal pour atteindre le sommeil instantanément.

Sans conteste, sans autres explications revêtues indubitablement d’interventions surnaturelles, donc inconcevables, celui ou celle qui substitua mon cadavre demeurait parfaitement informé de sa présence avant d’avoir effectué, voire d’envisager même son intervention qui jamais n’aurait pu être guidée par un hasard aussi immédiat, et, en dehors du propriétaire de l’œil m’ayant considérablement perturbé jusqu’ici, je ne voyais pas qui d’autre aurait pu agir de cette manière tant assortie d’efficacité.

Mais dans quel but aurait-il réalisé cette exhumation ?…

Je dois avouer que le manque de réponse voire même d’idée à offrir à cette question ne cessa d’augmenter mon anxiété traditionnelle.

 

Je décidais d’attendre avant de méditer d’autres protections. Mais, attendre quoi ?…, la visite de la police ?…, peut-être attendre quelques informations émanant du quotidien local !

A présent, vous allez probablement avoir beaucoup de mal à me croire mais, j’attendis ; je restais sagement inerte durant prêt d’une semaine sans jamais me soucier de tout événements pouvant provenir du terrain vague.

Mon indolence sur le sujet ne pouvait cependant pas s’éterniser car, en examinant la réalité, autant je me félicitais de mon équilibre et de l’apparence que je laissais percevoir au cours de mes activités journalières, autant mes nuits s’écourtaient par mille questions, et toujours quasi la même : qui aurait eut intérêt à faire disparaître le cadavre d’un inconnu au profit de l’assassin de celui-ci ?

Ayant donc patienté toute une semaine, disons que ce long silence me pesait davantage que si j’avais été arrêté sur le champ ; comme si je me trouvait embusqué, le plus momentanément imaginable, dans encore un autre œil, entendons celui d’un cyclone, et sans connaître la direction de quel pôle devais-je emprunter afin d’éviter le contact avec la tempête que je supposais proche et violente.

Et, que tramait-on de plus horrible que mon acte ?

J’eus alors l’outrecuidance, pour ne pas dire l’audace, de revenir une seconde fois sur les lieux du crime et, pire que cela, d’y mener mon enquête personnelle.

Quand je repense à cela, j’admets couver un tordu coléoptère quelque part à l’intérieur de mon crâne !

Me voilà donc, encombré d’un maximum de risques omniprésents, sur la route de cette maison délabrée pour m’instruire de ses occupants.

Ici, à la tombée de la nuit, pas un éclairage s’échappe de l’intérieur.

Les chaînes sur l’unique porte d’accès à l’unité foncière ne semblent jamais n’avoir été manœuvrées depuis longtemps. Il y a une cloche actionnable de la voie publique. Là, j’hésite à peine ; après tout !

Alors, en peu de temps, un type sans âge et déformé par une tête ignoblement non proportionnelle à son corps minuscule apparaît presque aussitôt sur le pas de la porte de ladite bâtisse.

-  C’est pourquoi ? m’interrogea--t-il .

-  J’aurais à vous parler en discrétion, lui répondis-je.

 

Comme si celui-ci attendait ma visite, il m’invita à faire le tour de la propriété clôturée en m’affirmant qu’à un endroit s’y trouvait un accès plus libre, et il avait raison !

Je suivis la grosse tête et me retrouvais très rapidement en présence de deux autres individus d’égales difformités. Une vieille femme, au plus vulgaire attifée et au mieux perceptible de la pénombre qui l’entourait, ainsi qu’un grand mal sinciputé que je reconnus comme le porteur de l’œil malveillant ; l’une des causes de ma visite.

Enfin, assurez-vous qu’aucune de ces trois mines n’aurait pu se comparer à celle d’un guérisseur.

A ce moment, je ne saurais dire le pourquoi, mais j’eus la certitude d’avoir à faire à encore plus pervers que moi.

Sans appréhension de leur immédiate belligérance, pas plus que de leur chantage, j’insistais pour que l’on me restitue mon cadavre.

Pas un des trois monstres n’y consentit vraiment ; d’autant que pas un ne voulait admettre la réalité . J’entends ici le constat de mon crime et des suites non conventionnelles qui m’amenaient chez eux ce soir. J’allais en venir aux menaces lorsque la mère pie (la vieille)  m’affirma que je ne tarderais pas à être informé quand elle en aura fini avec le corps de l’homme que j’avais occis.

- Assassin !…, rentrez chez vous , ajouta-t-elle avec beaucoup de toise dans le verbe.

A présent, tout devenait clair. Ces gens m’avaient bien repéré ; du moins ils avaient parfaitement reconnu ma personne comme celle d’un vil meurtrier, mais pas un ne semblait alarmé de mon geste, comme si ce dernier n’eut été qu’un acte singulièrement banal.

Regardez alors cette affaire au plus sombre de toutes les affaires de même nature que nous puissions observer. Je suis coupable d’un homicide, je suis donc un criminel ne suscitant aucune clémence ni pardon de la part de quiconque, et me voilà la proie d’autres intervenants dont l’ambiguïté laisse apparaître de ce que je pourrais le moins nommé de réconfortant, à savoir la vraisemblance de leurs noires ambitions, si ce n’est celle, beaucoup plus simple, d’un odieux chantage à moyen terme.

Certes, l’idée de les refroidir tous les trois d’une action spontanée ou différée, selon la figure du cas ne devait pas immédiatement s’évanouir de mon esprit. Ce qui aurait probablement simplifié le supposé calme futur de mon existence . De cela, je n’en fis rien et, maintenant, je le regrette toujours. Ces ignobles eurent et conservèrent pour l’heure, sans conteste, l’hégémonie quant à la situation.

Dès lors, une notoire métamorphose s’opéra du faible ensemble de mes réflexions calculées. Il fallait que j’intervienne !, d’une manière ou d’une autre. La suprématie de mon crime parfait en dépendait. Mais dans quel sens intervenir ?…Cette brochette d’affreux m’avait bel et bien substitué Dubuisson et je n’avais toujours rien appris sur l’intention directe de leur recel .

Dès lors, ma vie devint un enfer de chaque minute. Autant, à aucun moment je ne trouvais d’explication plausible à leur dessein, autant l’inconfort de mon inertie multipliait mes angoisses. J’avais la détestable sensation de perdre du temps ; le temps précieux d’un sablier se vidant progressivement vers ma complète disgrâce.

J’étais cuit, paralysé, ferré comme le serait une bête fauve attendant sa mise à mort dans les sous-sols du Colisée. Sans savoir de quelle sauce j’allais être mangé je ne pouvais même pas envisager ma fuite du pays. Cette dernière aurait totalement confirmée ma culpabilité à venir, si ce ne fut l’origine d’une complémentaire suspicion venant d’autrui.

Sans aucun doute cette famille d’aliénés mijotait un truc non catholique avant de me conduire sur le grill des tribunaux.

Au-delà donc de quelques jours de dépression vécus ainsi, je décidais en humble perdant, d’avouer mon crime plutôt que de subir davantage ce magma de remords et d’instabilités cérébrales. Après tout, j’avais raté mon coup !…

La guillotine, depuis peu, n’était plus en vigueur. Au mieux, avec remise de peine j’en avais pour vingt cinq ans et, ayant déjà séjourné au sein de l’administration, connaissant donc parfaitement la nature et le pseudo confort des institutions pénitencières, en dehors de la cage à mitard, j’aurais eu tout le temps nécessaire à d’autres études, à d’autres concepts riches à étayer la part de génie qui sommeille en moi. Ce fut là, la primordiale détermination qui me conduisit, pour la première fois en docile citoyen, aux portes du commissariat, à cet instant croyez-moi, portes de la plus apaisante des Rédemptions. Ici, mes aveux, à peine concevables à l’accueil dudit commissariat, furent plus promptement entendus dans le bureau de l’inspecteur Mangin. Dans le passé, le mien particulièrement assombrit de mille incivilités dont parfois j’avais peine à me justifier moi-même, j’eus à faire avec un autre   inspecteur du nom de Mangin. C’était dans un autre poulailler.

Un parfait ignare, un couronné insipide humanoïde pourvu de fonctions lui permettant toute désinvolture surpassant les capacités réelles de son intellect. L’incapable fonctionnaire, adipeux par excellence ; la race que j’exècre le plus ! Un abruti de sale flic, devrais-je dire sans exagérer mon terme. Mon second inspecteur Mangin, par contre, revêtait, celui-là, un autre charisme, non plus clément à l’égard de ma personne, mais d’une relative finesse et interprétation des aléas de l’existence comme se révélait être les imperfections de la mienne, par exemple. Disons que l’homme conservait davantage de philosophie et de fatalisme dans l’expression qu’il employait que dans le raisonnement qui constituait le moteur essentiel animant les motivations de son passage sur terre. Cet inspecteur Mangin n’avait pas mis en exergue une imbécile priorité susceptible de le nuire face à Dieu. Pour ma part, je fus en contact avec un primate, certes non de même conception que mon similaire état primate, mais un primate muni de fortes capacités d’analyse. En somme, un flic hors du commun !

Oserais-je compléter son portrait en y précisant qu’il fut plus malin que moi ?…Ce qui reste normal somme toute, puisqu’il était payé pour cela !

Je m’abstiendrais donc d’en dire plus, mais je puis vous assurer que le monde, mauvaisement constitué, de surcroît pollué par de multiples individus de mon espèce, peut avoir grand mal à se stabiliser dans l’accalmie d’une manière ou d’une autre ; il en sera d’ailleurs hélas toujours incapable mais, à certaines secondes et à certains contacts, il peut nous être cependant permis de croire le contraire.

Moi, de ce monde suggéré d’accalmie, j’eus la notoire sensation de ne plus jamais en faire  partie ; j’eus le constat de la moitié désagréable réception de ne plus jamais compter du nombre de ses artisans ; du moins pas de ces artisans dit virtuoses du bon fait.

D'ailleurs, ma triste et macabre affaire demeurait fort simple à l’approche de cette dernière analyse !

Bref !, en fort peu de temps, je révélais tout, mais absolument tout l’ensemble de mes faits et méfaits à ce monsieur Mangin, chargé de consigner ma déposition, ceci avant d’être officiellement détenu comme principal suspect en garde à vue, et ceci le temps nécessaire pour que la police fasse son travail ; à savoir celui de vérifier la teneur de mes informations.

Lorsque qu’au terme de trois bonne heures je revis apparaître l’inspecteur Mangin, celui-ci eut le grand déplaisir de me confirmer la funeste réalité de mes dires. Un Dubuisson, demeurant Nogent-sur-Marne, avait bien été constaté disparu depuis deux semaines. Ici, seul son employeur s’en était rendu compte (l’homme, célibataire, n’intéressait pas outre mesure son voisinage). Aussi, une perquisition musclée avait été mise en œuvre au domicile des Cazalès – la maison des affreux -, et la pêche fut bonne.

Une tête et deux pieds appartenant à un humain furent retrouvés en marinade trempant dans un demi-baril en plastique. Pour le moment aucun scénario précis ne fut établi sur les certitudes des enquêteurs mais, au delà de quelques heures, Monsieur Mangin, mon hôte, m’informa d’encore maintes plus lamentables et désappointantes nouvelles fraîches. Les Cazalès, famille récidiviste en la matière, étaient actuellement interrogés au sein de bureaux parallèles à celui où je ne pouvais qu’attester mes premiers aveux. Dans le passé, déjà accusés de cannibalisme sur le territoire d’une autre banlieue, ces mangeurs d’homme avaient sans conteste exhumé Dubuisson, non pas pour opérer un quelconque chantage à mon encontre comme je le redoutais, mais tout simplement pour se repaître de sa dépouille.

Je ne sus si pour se faire ils y ajoutèrent quelques épices, mais pour ma présente et totale déconfiture avouez quelle manquait pas de quoi décevoir de son sel. En effet, voyez-là que si mon agitation cérébrale s’était quelque peu maîtrisée, non seulement mon homicide respectait la perfection de ses bases mais, de plus, la proximité d’une insolite fatalité avait joint son aide par dissolution du problème.

C’eut été l’heureux non homini corpus delicti faisant défaut à beaucoup de criminels moins expérimentés qui pourtant ne furent jamais identifiés.

C’est ballot, n’est-ce pas ?

Enfin, dois-je le rappeler?... , j’avais pitoyablement raté mon coup !…

 


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